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Le spectacle

Le violoniste David Grimal fait à nouveau escale au théâtre de Caen. À ses côtés : ses complices des Dissonances, réunis pour ce concert en grande formation symphonique. Ce collectif, à géométrie variable et sans chef d’orchestre, rassemble des artistes de tous horizons autour du même désir : la recherche de l’excellence et du partage. Loin des carcans traditionnels, Les Dissonances ont à cœur d’offrir une vision neuve des œuvres du grand répertoire.
Les musiciens poursuivent leur exploration de la musique russe du XXe siècle, avec l’interprétation des deux concertos pour violon de Sergueï Prokofiev, puis de la Neuvième Symphonie de Chostakovitch, sous l’archet virtuose de David Grimal. Trois œuvres indissociables de la relation que les deux compositeurs entretiennent avec leur pays natal, alors sous le joug stalinien.

Les destins de Sergueï Prokofiev et Dmitri Chostakovitch sont indissociables de l’Histoire de leur pays natal. S’ils ne furent jamais véritablement amis, ces deux figures majeures de la musique russe de la première moitié du vingtième siècle eurent à composer avec le même pouvoir en place, la dictature stalinienne.
En 1917, la Révolution éclate. Le milieu artistique nourrit de grands espoirs. Mais il déchante rapidement quelques années plus tard : Staline a tissé sa toile et instauré un régime totalitaire. Dès lors, tous les arts sont instrumentalisés. Le 23 avril 1932, un décret du comité central du Parti communiste fait disparaître tous les regroupements d’artistes existants et instaure des syndicats uniques dans tous les champs artistiques (arts visuels, littérature, musique). « Le réalisme socialiste » devient la doctrine officielle. « Son essence réside dans la fidélité à la vérité de la vie, aussi pénible qu'elle puisse être, le tout exprimé en images artistiques envisagées d'un point de vue communiste. Les principes idéologiques et esthétiques fondamentaux du réalisme socialiste sont les suivants : dévouement à l'idéologie communiste ; mettre son activité au service du peuple et de l'esprit de parti ; se lier étroitement aux luttes des masses laborieuses ; humanisme socialiste et internationalisme ; optimisme historique ; rejet du formalisme et du subjectivisme, ainsi que du primitivisme naturaliste. » (Dictionnaire de la Philosophie, Moscou, 1967 : universalis.fr). Il s’agit de créer pour le peuple et de glorifier le régime en associant « forme nationale » et « contenu socialiste ». Mise sous contrôle, la musique doit donc devenir un outil de propagande. La musique dite « officielle » doit ainsi s’adresser aux masses populaires en vue de les « éduquer » conformément à l’idéologie du régime. Toute musique d’inspiration occidentale, bourgeoise, tout esprit formaliste, progressiste ou moderniste sont strictement refusés. Paradoxalement, cette période de très fortes contraintes voit naître les plus grandes œuvres du répertoire russe. Parmi les compositeurs, deux attitudes. Soit ils suivent le mouvement, soit ils se rebellent.

Ainsi, Chostakovitch reste au pays tandis que Prokofiev choisit de s’exiler. Après avoir essuyé de féroces critiques du régime stalinien lors de la création de son opéra Lady Macbeth de Mtsensk en 1934, Chostakovitch semble se plier à la doctrine stalinienne et à ses contraintes esthétiques. Sa Cinquième Symphonie (1937) semble ainsi plus conventionnelle et connaît une grande popularité. Pour ce concert, Les Dissonances interprèteront la Neuvième Symphonie. Composée en 1945, deux mois après la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle s’inspire du conflit. Mais l’œuvre fait scandale ! Là où Staline attendait une pièce monumentale à la gloire de l’URSS triomphante, la pièce est courte, enjouée. Le comité central met Chostakovitch au ban des compositeurs, ses œuvres sont bannies des pupitres officiels. Quelques années plus tard, il revient néanmoins dans les bonnes grâces du régime dont il devient le compositeur officiel. En 1960, il finit par adhérer au Parti communiste. Qu’elle suive les diktats du régime ou s’en moque, l’œuvre de Chostakovitch semble ne s’être jamais déprise du pouvoir en place.

Prokofiev, lui, a choisi l’exil. Dès 1917. S’il fuit les bouleversements politiques de son pays, il cherche aussi un lieu où composer sereinement. « On ne peut pas travailler comme compositeur pendant une révolution », affirme-t-il. Il voyage notamment au Japon, aux États-Unis puis en Europe – en France et en Angleterre. Il revient définitivement s’installer en Russie en 1936 à l’heure pourtant où les intellectuels subissent de violentes répressions. Prokofiev compose son Concerto n° 1 pour violon en 1916. « Me promenant à travers champs, j’[...] orchestrais le Concerto op. 19. Son premier thème avait été composé au début de l’année 1915, et par la suite, plus d’une fois je regrettai que d’autres travaux m’empêchent de revenir au début rêveur du Concerto pour violon. ». L’œuvre est jouée pour la première fois en 1923, à Paris où Prokofiev vient de s’installer. C’est un événement. Pablo Picasso, Arthur Rubinstein, Anna Pavlova, entre autres, sont dans la salle. Écrit plus tard, le Concerto pour violon n° 2 fait suite à une commande, en 1935, juste avant le retour de Prokofiev au pays natal. Empli d’un lyrisme rayonnant, il est écrit au gré des voyages du compositeur. « Le concerto fut écrit dans les pays les plus divers, reflétant ma vie de concertiste itinérant : la partie du soliste du premier mouvement fut écrite à Paris, le premier thème du deuxième mouvement à Voronej, l’orchestration fut achevée à Bakou, la création eut lieu à Madrid en décembre 1935 », se souvient le compositeur dans son autobiographie.

Ironie du sort : Prokofiev meurt en 1953, le même jour que Staline. Chostakovitch s’éteindra en 1975.


Distribution

Les Dissonances
David Grimal
direction artistique et violon


Programme

Sergueï Prokofiev (1891-1953)
Concerto pour violon n° 1, en ré majeur, Opus 19
Concerto pour violon n° 2, Opus 63

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)
Symphonie n° 9

 


La presse en parle

« Reconnu pour ses concerts à la fois fougueux et intimes, dans les grandes salles symphoniques et les petits événements caritatifs, le violoniste et fondateur des Dissonances, ensemble hors norme et sans chef d'orchestre, a multiplié les collaborations marquantes au gré de ses trente ans de carrière. » Libération